Dans l’État d’Odisha, dans l’est de l’Inde, plus de 1,7 million de personnes, soit environ 25 % de la population totale de l’État, vivent dans des bidonvilles urbains. Les habitants de ces bidonvilles vivent dans des conditions insalubres épouvantables, sans accès aux commodités et aux infrastructures de base, telles que l’eau courante, l’électricité et les égouts, et n’ont pas de droits fonciers ni accès aux subventions publiques. Dès lors, les résidents se retrouvent dans un cercle vicieux de pauvreté et de marginalisation croissantes, et vivent avec la menace constante de la maladie, de l’expulsion et du sans-abrisme.   

Ces problèmes sont particulièrement graves pour certains groupes – comme les femmes, les travailleurs migrants et certaines castes – et ont été exacerbés par la pandémie de Covid-19, qui a empêché de nombreuses personnes de travailler.   

Depuis 2017, la Mission Jaga et la l’Odisha Liveable Habitat Mission font partie d’un programme innovant d’attribution de titres fonciers et d’amélioration des bidonvilles à l’échelle de l’État qui vise à améliorer considérablement les conditions de vie et à promouvoir l’égalité sociale pour les citadins en situation de pauvreté. 

Cet ambitieux projet est dirigé par le ministère du Logement et de l’Urbanisme du gouvernement d’Odisha et vise à faire d’Odisha le premier État sans bidonville en Inde d’ici décembre 2022. Le projet est mis en œuvre via un modèle de gouvernance décentralisée, via lequel les associations d’habitants des bidonvilles travaillent en collaboration avec les autorités publiques pour gérer et maintenir les rénovations de ces établissements.  

À ce jour, 725 des 2 919 bidonvilles d’Odisha ont été entièrement modernisés et huit villes ont été déclarées totalement exemptes de bidonville.   

Le projet dans la pratique 

La Mission Jaga a reçu une médaille de bronze aux Prix Mondiaux de l‘Habitat 2019 pour son travail au niveau de l’octroi de droits fonciers à plus de 50 000 familles en vertu de la Loi sur les droits fonciers pour les habitants de bidonvilles, qui a été adoptée par le gouvernement d’Odisha en 2017. Depuis lors, le projet a poursuivi ce travail, mais la Mission Jaga s’est également rendu compte que la sécurité d’occupation à elle seule ne suffisait pas pour améliorer considérablement le niveau de vie dans les bidonvilles. Par conséquent, elle a amélioré le projet pour aborder simultanément trois questions fondamentales : l’attribution de titres fonciers, l’amélioration des infrastructures et la mobilisation communautaire.    

Le programme repose sur le principe fondamental selon lequel tous les ménages vivant dans les bidonvilles urbains d’Odisha devraient se voir accorder des droits fonciers et une sécurité d’occupation in situ afin de pouvoir accéder aux aides au logement social et réduire la menace d’expulsion forcée et de déplacement. Les certificats de droits fonciers sont héréditaires et hypothécables, mais ils ne sont pas transférables par la vente pour éviter la gentrification. Depuis 2019, des droits fonciers ont été accordés à 125 000 habitants de bidonvilles, y compris des femmes, qui peuvent se voir accorder la copropriété des terrains.     

Une fois que les bidonvilles ont été cartographiés et que les droits fonciers ont été accordés aux résidents, des associations d’habitants de bidonvilles sont créées pour chaque bidonville afin de superviser les améliorations en matière de logements et d’infrastructures. L’accent est mis sur la représentation inclusive et 50% des membres de la communauté de ces associations doivent être des femmes ou appartenir à d’autres groupes marginalisés, tels que les personnes transgenres et les personnes handicapées.   

Les associations sont officiellement reconnues comme partenaires dans le processus de gouvernance de la Mission Jaga et ont le contrôle sur l’amélioration et l’entretien des biens communautaires, en plus d’un accès direct aux fonds du projet via un compte bancaire spécial.   

La participation de la communauté est un élément clé du projet. Les résidents (y compris les femmes) sont embauchés pour effectuer des travaux d’amélioration de la communauté, qui sont réalisés sans avoir recours à des entrepreneurs privés. Les associations locales d’habitants de bidonvilles supervisent les travaux et établissent des normes de responsabilisation. Les résidents reçoivent des salaires équitables, ce qui offre aux ménages vivant dans les bidonvilles de meilleurs moyens de subsistance. 

Le programme a été mis en œuvre dans les 2 919 bidonvilles de 114 villes d’Odisha. Entre septembre 2020 et mai 2022, 585 bidonvilles dans 30 villes ont été modernisés, et huit villes ont été déclarées exemptes de bidonvilles.   

Au cours de cette période, les améliorations apportées aux équipements ménagers et municipaux comprennent : 

  • Les raccordements à l’eau et à l’électricité de 51 610 ménages
  • L’installation de 11 859 toilettes domestiques et de 65 toilettes publiques
  • Plus de 150 km de pavage de rue
  • Plus de 12 km de système d’évacuation
  • La construction de 281 centres communautaires
  • L’installation de 5 619 lampadaires LED. 

Depuis 2019, le projet a permis de construire 25 622 nouveaux logements.   

 Les associations d’habitants de bidonvilles confirment l’achèvement de tous les travaux de rénovation des bidonvilles, qui sont ensuite vérifiés par un comité dirigé par la ville. Lorsque tous les bidonvilles d’une ville sont classés comme rénovés, la ville est déclarée exempte de bidonville.     

Financement 

Le budget annuel du projet est d’environ 5 072 000 000 roupies (65 000 000 dollars). Le financement provient principalement du budget de l’État d’Odisha, ainsi que de fonds accordés via divers programmes des gouvernements central et des États qui se consacrent à l’amélioration des bidonvilles et à la création de nouveaux habitats convenables.   

La Mission Jaga possède un système de financement unique et innovant via lequel les fonds provenant de différents ministères sont convergés pour maximiser les investissements. Cela évite d’avoir à créer un budget séparé pour chaque composante du projet. Par exemple, au lieu de créer un budget séparé pour l’approvisionnement en eau dans les bidonvilles, les fonds existants du ministère de la Santé publique sont mobilisés grâce à leur convergence avec les objectifs de la Mission Jaga consistant à fournir de l’eau aux bidonvilles. Cette pratique est conforme à la volonté de la Mission Jaga de traiter les bidonvilles de la même façon que les autres quartiers de la ville à tous les niveaux. Seuls les besoins de financement qui ne peuvent pas provenir de programmes existants sont prélevés sur les fonds budgétisés de la Mission Jaga.    

Une disposition règlementaire importante a également été élaborée par le biais d’une modification de la loi municipale, qui affecte 25% du budget d’une ville aux bidonvilles. Cet argent est consacré uniquement à l’amélioration des bidonvilles et à l’entretien des infrastructures modernisées et nouvelles dans les bidonvilles. Il s’agit d’une caractéristique unique du projet, car ces programmes sont généralement financés par des institutions de développement telles que la Banque mondiale.    

Impact social 

En plus des avantages évidents pour la santé et le bien-être des résidents, la Mission Jaga contribue également à changer les perceptions du public à l’égard des habitants des bidonvilles et des travailleurs informels. Les autorités municipales toujours eu une perception négative des habitants des bidonvilles, les considérant comme des personnes qui « empiètent » sur les services municipaux, mais ce point de vue est remis en question par la responsabilité collective assumée par les résidents afin d’améliorer leurs communautés.   

Plus de 100 000 personnes ont jusqu’à présent participé à des processus d’amélioration des bidonvilles et d’engagement communautaire, tandis que plus de 40 000 dirigeants communautaires se sont engagés avec des responsables municipaux sur des questions concernant l’habitat urbain, ce qui a conduit à la signature de 2 717 protocoles d’accord avec des autorités municipales.   

En défendant ainsi leurs communautés, les associations d’habitants de bidonvilles attirent l’attention sur les besoins des groupes marginalisés, y compris les femmes, les personnes transgenres et les personnes handicapées, en veillant à ce que ces besoins soient intégrés dans les programmes d’amélioration des bidonvilles.   

Ce ne sont pas seulement les habitants des bidonvilles qui bénéficient du projet, le gouvernement d’Odisha en profite également grâce à une meilleure collaboration entre le gouvernement de l’État, les autorités municipales et les résidents. En établissant une structure décentralisée rationalisée, la Mission Jaga allège la charge pesant sur l’État et promeut une planification urbaine locale plus percutante.   

Impact environnemental  

Les bidonvilles sont touchés de manière disproportionnée par les risques environnementaux, principalement en raison de leur localisation, par exemple près de la côte ou de décharges de déchets. La Mission Jaga tente de réduire ces risques en améliorant les infrastructures. Tous les bidonvilles modernisés sont équipés de systèmes de gestion des déchets solides, via notamment le balayage des rues, le désilage régulier des égouts et des systèmes de collecte et d’élimination des déchets. L’amélioration des routes et des infrastructures de drainage des eaux pluviales contribue également à atténuer l’impact des inondations pendant la saison de la mousson.     

La connaissance des conditions environnementales locales par les associations d’habitants de bidonvilles est souvent utilisée pour adapter les projets de construction. Par exemple, à la demande d’une communauté, un bâtiment qui aurait normalement une structure ouverte a été adapté pour avoir une structure murée afin qu’il puisse également être utilisé comme abri anticyclonique. 

Les résidents des bidonvilles situés près de décharges et dans des plaines inondables peuvent se porter volontaires pour être relocalisés dans des endroits plus sûrs et plus sains.    

Tous les matériaux utilisés pour l’amélioration de l’infrastructure proviennent de sources locales. Les briques de cendres volantes, fabriquées à partir de déchets provenant des centrales thermiques d’Odisha, sont une alternative plus écologique à la fabrication de briques d’argile. Le projet utilise également des pavés pour les routes, qui sont conçus pour absorber l’eau de pluie, réduisant ainsi le ruissellement de surface et diminuant le risque d’inondation.   

Transfert et expansion 

La Mission Jaga est le plus grand programme de titrage de terres et d’amélioration des bidonvilles en Inde et l’un des plus importants au monde. Le projet est toujours en cours et s’étend à travers l’État d’Odisha grâce à un modèle de mentorat, dans le cadre duquel 62 mentors spécialement formés de 28 villes pilotes sont allés soutenir d’autres villes pendant leurs travaux d’amélioration des bidonvilles. Leur expérience a permis d’aider les nouvelles villes à intégrer les nuances du programme, accélérant ainsi le processus d’amélioration.   

Le succès du programme a conduit à ce que le modèle de gouvernance décentralisée de la Mission Jaga soit présenté comme un exemple à reproduire ailleurs en Inde. Le transfert vers d’autres États nécessite une forte volonté politique pour favoriser les collaborations entre les autorités municipales sceptiques, les associations d’habitants de bidonvilles et les organisations non gouvernementales locales. Dans l’État de Pendjab, dans le nord du pays, cependant, le projet est déjà en cours de réplication pour bénéficier directement à 1,4 million d’habitants de bidonvilles supplémentaires.   

La Mission Jaga démontre que le renforcement des capacités de ces communautés marginalisées est un moyen très efficace de mettre en œuvre des programmes d’amélioration des bidonvilles à grande échelle et de promouvoir l’égalité pour des millions de citadins pauvres en Inde.